Les mots

Les mots se bousculent, s’entrechoquent, se forment, se rangent en ordre dans ma tête. Mes yeux se lèvent au ciel et j’articule. Pour la première fois depuis des mois, j’articule vraiment. Des mots vrais, des mots qui ont du sens. Des mots qui font mal. Des mots qui blessent. Qui heurtent. Qui résonnent dans mon crâne depuis trop longtemps déjà sans jamais en sortir. Des mots qui hantent et qui font peur. Peur à moi, peur aux autres. Ce sont de ces mots qu’on n’ose pas dire, de ces mots qui restent, qui résonnent dans la pièce comme ils résonnent dans mon crâne. De ces mots que les autres n’oublieront certainement pas, mais qu’on espère qu’ils oublieront. De ces mots qui changent les gens et leur manières. De ces mots qui restent. Qui resistent. Dans le crâne et dans la pièce. Des mots qui laissent un silence, un malaise, un regard inquiet derrière eux. Des mots qu’on auraient jamais voulu avoir à prononcer. Ni a penser. Ni à entendre. Mais surtout pas à prononcer. Ce sont des mots qui écorchent les lèvres, brisent les dents, mouillent les yeux, resserrent la gorge et nouent l’estomac. Ce sont des mots qui cognent, qui tabassent, qui frappent en plein visage et en pleine poitrine. Des mots qui laissent des traces, des bleus et des hémoragies invisibles. Ce sont les mots de la souffrance, de la solitude et de l’incompréhension. Ce sont les mots interdits. Ce sont les mots secrets, humiliants et imprononçables.

Elle m’a regardé avec insistance. Elle pleurait presque déjà. Elle pensait à ces mots. Ces mots qui lui briseraient le coeur dès que je les aurais prononcés. Ces mots qui l’atteindront directement dans la poitrine, qui l’abbateront d’un coup d’un seul, sans préliminaires. Aucune torture, juste un coup, un seul. La torture, c’est moi qui me la tape. 

Elle a ouvert la bouche, pour reposer sa question, mais elle s’est arrêtée. Comme pour ne pas briser ce silence qui serait sans doute l’un des plus pesant de notre vie; à toutes les deux. Comme pour se préserver une seconde de plus des mots.

Elle me regardait toujours avec la même insistance, la même peur dans les yeux. Cette peur qu’on essaie de cacher par des regards rassurants. Comme pour dire que tout ira bien, qu’une maman n’a pas peur, qu’une maman ne craque pas. Une maman rassure, une maman aide. Mais une maman sens aussi. Et ma mère avait senti. Elle savait. Parce que les mamans savent. À ce moment précis, j’aurai voulu que ma mère n’en soit pas vraiment une; qu’elle ne sache pas. Que je continue à simplement entendre ces mots dans ma tête, qu’ils n’aient jamais besoin de sortir. Qu’ils restent là, tapis dans l’ombre, à l’abris des regards du monde. Je ne voulais pas les entendre. Les mots, quand on les dit, quand on les entends, ne sont plus simplement des mots. Ce sont des faits. Ce sont des choses que l’on partage, que l’on comprend, que l’on écoute, que l’on retient. Qui passent de notre méat accoustique à notre tympan, pour rejoindre notre cerveau, où ils sont triés. Certains seront rangés dans des cases qu’on n’ouvrira plus jamais, d’autres se tiendrons à l’affut d’une conversation où ils pourraient être glissés, et d’autre encore resterons gravés dans la mémoire. Et ces mots, ceux que j’allais dire, ceux que ma mère attendaient d’entendre, ils resteraient gravés dans notre mémoire. Ils allaient être taillés à vif, incrustés dans cette case noire que personne n’aime ouvrir.

Mes yeux se lèvent au ciel et j’articule.

« Je suis »

Son regard s’agrandit, le mien se baisse. Les mots restent coincés dans ma trachée, comme s’ils étaient trop gros pour en sortir.

« Je crois que je suis boulimique. »

Bam.

La bombe était sortie. A ce moment, je pensais que rien de pire ne pourrais un jour sortir de ma bouche. Les mots qui résonnaient dans ma tête se sont mis à s’agiter, à s’entrechoquer de nouveau, puis ils se sont tus. Une seconde. Rien qu’une seconde sans ces mots qui hurlent au desespoir.

Elle n’a rien dit. Quelques secondes sans mots. Ni dans ma tête, ni dans sa bouche.

Elle n’a pas entendu le mot « boulimique ». Elle a entendu mille autres mots.

« Malheureuse », « mal dans ma peau », « triste », « déprimée », « appeurée », « seule », « malade ».

Elle a entendu « Tu es une mauvaise maman. Tu ne m’as pas entendu crier assez tôt. Et je suis triste maintenant. Je n’ai plus de voix parce que j’ai trop hurlé dans le vide. Tu n’as pas vu assez tôt. Tu n’as rien vu, et je suis restée dans le noir en attendant que tu allume la lumière. Et je suis restée toute seule tout ce temps. Et j’ai peur. »

Je savais qu’elle allait entendre tout ces mots bien pires que celui que j’avais prononcé. Et j’aurais voulu lui dire que non. Mais j’ai laissé durer le silence. J’aurais du lui dire que non, qu’elle n’était pas une mauvaise maman, qu’elle ne pouvait pas m’entendre crier, puisque je ne criais pas, qu’elle ne pouvait pas voir plus tôt, puisque je me cachais, puisque que j’avais bein trop peur. Non, ce n’était pas une mauvaise maman. Mais je n’ai pas dit tout ça. Parce que j’étais trop triste, pour être triste pour les autres. Je n’avais tout simplement plus de place pour ressentir le mal que je faisais, je m’en faisais trop à moi. Alors j’ai balayé les mots, et je les ai rangé dans ces cases qu’on n’ouvre jamais.

Et aujourd’hui maman, je te dis ces mots que je n’ai jamais su dire. Ce n’est pas toi. Ce n’est pas toi qui m’a rendu malade, triste, mal dans ma peau, boulimique. Ce n’est ni toi ni personne. Ce sont les mots. Les mots mal dit, mal écoutés, mal rangés. Ce sont les mots stupides et ingrats des personnes stupides et ingrates, les mots difficiles des personnes qu’on aime, ou des personnes qu’on ne connaît pas. Ce n’est pas toi maman, ce sont les mots.

Les mots qu’on a dit, les mots que je n’ai pas su dire. Les mots enfouis, les mots crus, les mots durs à entendre et à avaler.

Les mots ont fait de moi leur prisonnière. Les mots résonnaient dans ma tête, tout le temps. Dès le matin au reveil, jusque tard dans la nuit. Les phrases entendues, les vannes que tout le monde a déjà oublié. Sauf moi. Les mots m’ont convaincus de leur valeur et de leur vérité. Les mots m’ont assaillis en trop grand nombre, avec trop de puissance pour que je puisse les ranger dans les boîte qu’on n’ouvre jamais. Et puis les mots sont devenus trop bruyants. Je n’entendais plus le reste du monde. Ces mots m’omnibulaient. Je n’entendais qu’eux. Le bruit sourd et assourdissant de ces mots se fracassants violemment contre mon crâne. Mon crâne en implosion. Ces bruits sourds m’ont rendu sourde. Sourde et muette. Et partout où mes yeux se posaient maman, peu importe où je regardais, ce que je voyais me ramenait à ces mots. Ces mots que je n’ai pas su faire taire seule. Les rires que je n’ai pas su contredire. Les mots que j’ai laissé glissé et auxquels j’aurais dû réagir. Les mots qui sont semblabes à des coups de martinet en pleine face, en plein estomac. Les mots qui font monter les larmes qu’il faut faire disparaitre. Parce qu’on se sent faible face au poids des mots. Les mots sont parfois lourds, bien trop lourds pour pouvoir les demménager de notre tête, les changer de case.

Les gens ne se rendent pas compte à quel point les mots sont importants. Un mot, un seul, peut changer une vie, ou si ce n’est tant, une journée. Un mot, un seul, s’il est rangé dans la bonne case, peut résonner longtemps dans le crâne des gens. Les mots sont d’un pouvoir incroyable, tout autant que les gestes. Personne n’a besoin d’être doué avec les mots, les mots sont doués d’eux mêmes. Les mots changent les gens, ils changent leur vie. Alors changez la vie des gens :  dites des mots. Des mots doux, des mots qui réchauffent la peau comme le soleil en hiver, des mots heureux, des mots d’amour. Des mots qui font du bien, des mots qui font sourire. Des mots qui font rire. Ces mots qui sont pareils à des baisers, les mots qui animent les journées. Les mots qui nous font dire « La vie est belle ».

Emma

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